Noureddine Ait Laoussine. Ex-ministre de l’Énergie : « L’Arabie saoudite a contribué à déstabiliser le marché »

L’OPEP n’est pas parvenue à un accord avec la Russie sur une nouvelle réduction des niveaux de production de pétrole. Qu’est-ce qui motive le refus de la Russie de prendre part à toute nouvelle réduction de production ?
Le refus de la Russie de procéder à une nouvelle réduction de sa production en vue de ralentir la chute des prix du pétrole dans un marché fondamentalement déséquilibré (malgré les efforts de l’OPEP) peut s’expliquer par la réalisation que la mise en œuvre du pacte OPEP+ en janvier 2017 a montré ses limites. La part de marché de l’Alliance OPEP – Non OPEP, s’est effondrée de l’ordre de 3 mmbj malgré une augmentation modérée de la demande globale au cours des 3 dernières années. Le maintien des cours au niveau de $60 bl pour le Brent a économiquement justifié l’augmentation de la production du pétrole de schiste américain ainsi que des approvisionnements en provenance du Brésil, de la Norvège et d’ailleurs. Les producteurs de l’Alliance OPEP – Non OPEP ne pouvaient pas indéfiniment réduire leur production pour soutenir les prix. La Russie se libère donc aujourd’hui de la contrainte des quotas comme l’Arabie Saoudite l’avait fait en 2014.  
En réaction à la position russe, l’Arabie Saoudite a décidé de réduire les prix de vente de son pétrole et a annoncé une hausse record de sa production. Le marché pétrolier souffre de l’impact du Covid-19 et des prévisions de baisse de la demande. Quel impact aura cette nouvelle guerre des prix sur le marché ? Le prix du WTI est descendu en dessous de 30 dollars sur les marchés asiatiques. Le baril de pétrole risque-t-il de chuter encore plus ?
La réaction de l’Arabie Saoudite au refus de la Russie était attendue. Le Royaume Wahabite avait annoncé, lors de l’Accord de décembre dernier, qu’elle pourrait se délier de ses engagements de réduire sa production en cas de non-respect de la discipline de production, notamment de la part des producteurs russes. Elle s’apprête ainsi à abandonner son rôle de fournisseur d’appoint et menace de porter sa production à plus de 11 voire même à 12mmbj ; elle en a la capacité. Si elle met ses menaces à exécution, l’effondrement des prix se poursuivra. Et ce, d’autant plus que l’épidémie Covid-19 pourrait entrainer cette année une baisse globale de la demande, ce qui ne s’est pas produit depuis 2009 en moyenne annuelle. Tout concourt donc à un effondrement encore plus poussé du Brent vers un niveau proche des $30 bl observé en janvier 2016.
L’Arabie saoudite compte sur les faibles coûts de production de son baril dans cette guerre des prix. Riyad a néanmoins des contraintes budgétaires. Peut-il soutenir une très forte chute du baril de pétrole ? Peut-il contraindre Moscou à revenir à la table des négociations ?
Tous les pays exportateurs de pétrole peuvent, certes, soutenir une telle chute des prix du pétrole pour quelques mois. Il est à craindre cependant que l’effondrement des cours durera plus longtemps que lors de la crise précédente en raison du ralentissement inévitable du taux de croissance de la demande, qui s’approche de son « peak », du rétablissement éventuel de la production de l’Iran, du Venezuela et de la Libye, ainsi que de l’effondrement corrélatif des prix du gaz naturel à l’exportation. Dans ce dernier cas, les contraintes budgétaires qui s’ensuivraient seraient insupportables, y compris pour l’Arabie Saoudite et la Russie. Ces deux pays sont donc condamnés à s’entendre. Le feront-ils et quand ? Tout dépendra de l’impact de l’effondrement des prix sur la production US et la demande mondiale. A défaut, l’Arabie Saoudite devra collaborer davantage avec ses collègues au sein de l’OPEP qu’avec la Russie qui, depuis l’Accord d’Alger n’a, en fait, que stabilisé sa production au lieu de la réduire. Pour cela, le Royaume Wahabite doit mettre un terme au leadership impulsif qui a caractérisé son attitude à l’égard de la majorité des pays membres de l’OPEP (avec imposition de mesures unilatérales, coercition, voire ultimatum et intimidation). Sa démarche erratique a grandement contribué à la déstabilisation du marché depuis 2014. Le Royaume Wahabite a besoin d’une OPEP revigorée dans le cadre d’un nouveau pacte qui assurerait une répartition plus équilibrée des sacrifices consentis par les pays membres. C’est à cette condition qu’il pourra protéger le rôle influent qu’il exerce dans le contexte énergétique mondial.

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