Oops! It appears that you have disabled your Javascript. In order for you to see this page as it is meant to appear, we ask that you please re-enable your Javascript!

«LA GRANDE DISTRIBUTION NE RÉPOND PAS À UNE DEMANDE SOCIALE»

Abdenour Nouiri. Professeur à HEC Alger

Abdenour Nouiri est Professeur à HEC Alger et Directeur du laboratoire Marketic (marketing et TIC) qui compte 7 équipes de recherche dont une sur la grande distribution et l’urbanisme commercial. Il a développé une thèse sur les supermarchés en Algérie et a travaillé au ministère du Commerce comme sous-Directeur en charge des investissements commerciaux.   Le développement de la grande distribution est présenté par les pouvoirs publics comme une alternative susceptible de permettre de faire face au commerce informel. Croyez-vous qu’elle est apte à remplir ce rôle dans notre pays ? La grande distribution en est à ses balbutiements. Elle ne peut pas être, pour l’instant, une réponse au commerce informel. Le commerce informel a pu se développer parce que, tout simplement, le secteur de la distribution n’est pas dans une dynamique qui permet à l’ensemble des rouages de l’économie de fonctionner de manière rationnelle. A savoir : une production nationale suffisante, des aires de stockage avec des bases logistiques en nombre suffisant et localisées dans toutes les régions du pays ainsi que des enseignes plurielles, aptes à distribuer cette production nationale. L’économie algérienne est, pour l’heure, une économie de bazar, basée sur l’informel, mais surtout sur l’importation des produits manufacturés. Il y’a très peu de production algérienne. Ce sont ces raisons qui font que la grande distribution, n’est qu’à ses balbutiements. Elle ne peut pas trouver sa place à côté du commerce informel.   Pourquoi les grandes enseignes ne s’intéressent-elles pas au marché algérien ? Il y’a plusieurs raisons. En premier c’est la question du foncier. Les terrains d’assiette sont difficiles à obtenir et les prix du mètre carré sont prohibitifs. La seconde raison a trait à la bureaucratie que ce soit pour obtenir n’importe quelle autorisation, que ce soit pour les financements au niveau des banques, ou pour le dédouanement des marchandises au niveau des ports, vu que la production locale est très faible. Il y’a un autre facteur qui a trait au manque de développement des moyens de paiement que ce soit à la carte de crédit, le paiement en ligne, le chèque et surtout la forte présence du commerce informel. « Carrefour » est revenu, mais la norme voudrait qu’il y’ait plusieurs grandes chaînes sur le marché, comme c’est le cas au Maroc et en Tunisie, pour stimuler la concurrence.   Vous posez la question du foncier. Dans les autres pays les hypermarchés sont en périphérie de la ville et participent au développement de ces zones en mal de croissance. Pourquoi ce n’est pas le cas chez nous ? Les trois hypermarchés installés à Alger sont implantés dans le tissu urbain. Normalement un hypermarché est situé en dehors de la ville à une vingtaine, jusqu’à une quarantaine de kilomètres de celle-ci, sur une bretelle d’autoroute. Il devrait être implanté sur un terrain très vaste qui permette l’installation d’un très grand parking, et l’implantation de divers magasins dont l’activité serait alors stimulée par l’hypermarché. Un hypermarché est un pôle attractif. Ce n’est pas le cas chez nous. Bien que nous ayons une autoroute Est-Ouest, il n’y a aucune implantation, du moins pour l’instant d’un véritable hypermarché à proximité. En mettant les hypermarchés dans le tissu urbain où il n’y a pas d’espace et où le terrain est très cher, on ne répond pas aux normes d’implantation des hypermarchés.   Les supermarchés et les hypermarchés semblent boudés par les consommateurs qui les perçoivent plus comme des espaces de divertissement plutôt que comme des surfaces commerciales. Pourquoi ? Effectivement, les supermarchés sont perçus comme des aires de loisir. On y va pour se promener et pour faire sortir la famille et non pas pour faire ses emplettes. Il faut comprendre que la création des hypermarchés dans les économies occidentales, répondait à un besoin. Celui de limiter le temps d’achat. Les économies occidentales sont des économies du loisir. Celui-ci n’est pas à l’intérieur de l’hypermarché, mais en dehors. Dans les économies occidentales, on va à l’hypermarché pour faire des emplettes pour trois semaines, pour ne pas multiplier les achats au quotidien. Le loisir est tout autre. Il y’a tellement de loisirs dans les économies occidentales, que l’hypermarché n’en est pas un. En Algérie, par contre, il y’a si peu de loisirs, que les gens vont à l’hypermarché pour en trouver. Ils n’y vont pas pour faire leurs emplettes, parce qu’ils ne sont pas dans les achats en gros, mais achètent auprès de l’épicier de manière quotidienne. Nous n’avons pas encore ces modes de fonctionnement de l’économie occidentale. En Algérie, nous en sommes encore à acheter auprès de l’épicier du quartier favorisé par des facteurs comme la fidélité, le contact. On achète par petites quantités, parce qu’on n’a pas le pouvoir d’achat qui permet d’acheter pour trois semaines.   Ne pensez-vous pas qu’il y’a aussi un problème de compétitivité des grandes surfaces, tant sur le plan des prix que de la disponibilité des produits ? On voit très mal les supérettes être compétitives. Celles-ci sont, par définition, des magasins de proximité ou de dépannage. Au Canada, on les appelle même les dépanneurs. En Algérie, les supérettes vendent au même prix que les supermarchés, ou les hypermarchés. Ce ne sont pas des magasins intéressants pour les ménages. Elles vendent trop cher, parce qu’elles ne sont pas sous une enseigne commune. Chaque supérette est une entreprise. Pour que les grandes surfaces soient compétitives, les superettes, les supermarchés, ainsi que les hypermarchés doivent être sous une enseigne donnée. Tous ces types de magasins sous une même enseigne ont les mêmes fournisseurs, des bases logistiques, des centrales d’achats…etc, ils négocient avec les producteurs, et il y’a très peu de produit importés. Ces magasins ne doivent avoir en rayon d’un tiers des produits proposés, issus de l’importation. Vous voyez que nous ne sommes pas cette perspective de développement des grandes surfaces. Le développement de la Grande distribution permettra-t-il la formalisation des transactions commerciales et la modernisation des moyens de paiement ? Cette modernisation va être très lente, dans la mesure où le commerce informel est très fort, et le commerce traditionnel est important. Cette modernisation ne peut être que dans quelques magasins témoins où s’affiche le libre-service. Tout le reste ne peut échapper au commerce traditionnel. Nous ne sommes pas encore dans la distribution moderne. Nous sommes, juste, dans des aperçus de ce qu’est la distribution moderne. Tant qu’il n’y a pas en amont des achats importants, nous ne pourrons pas dire que nous sommes dans la distribution moderne. Nous sommes, à peine, dans le self-service, non compétitif en raison des prix qui sont trop élevés.   L’arrivée du mois de Ramadhan est souvent synonyme d’un afflux plus important des ménages sur les grandes surfaces. Ne serait-ce pas le reflet d’un consumérisme latent chez les Algérien ? C’est un phénomène lié au mois de Ramadhan. Quelles que soit la saison, dès que Ramadhan arrive, les gens sont dans une course effrénée à la dépense. Les budgets réservés à la consommation ne sont pas les mêmes que durant les autres jours de l’année, et on se permet des dépenses, qu’on ne se permet pas en dehors de Ramadhan, quitte à se serrer la ceinture par la suite. Mais cela ne veut rien dire, c’est juste un épiphénomène. Les gens sont poussés par la fièvre acheteuse. Le comportement des consommateurs durant Ramadhan, ne eut pas être considéré comme un comportement rationnel dans la distribution moderne.   Justement la Grande distribution joue sur les comportements irrationnels. Si ceux-ci sont encouragés par les cartes de fidélités que les hypermarchés distribuent, et par l’arrivée de cartes de crédit, ne risque-t-on pas de créer un nouveau problème, celui- du surendettement des ménages ? Il est certain que si la Grande distribution venait à se développer, il y’aurait des risques. Pour ma part, ce n’est pas le modèle de distribution que je préconise. Je ne suis pas, tout à fait, pour le développement des hypermarchés. Ceux-ci sont nés dans des sociétés occidentales. Nous sommes dans une société mixte, semi-rurale, semi-urbaine et qui se cherche. Nous ne sommes pas dans cette société post-deuxième guerre mondiale, dans cette période des trente glorieuses. Cette période où, avec le plan Marshall, les sociétés européennes se reconstruisent, consomment et s’équipent. L’Algérie n’a pas de plan Marshall et nous n’avons pas ce besoin effréné de consommer que les sociétés occidentales ont eu. Consommer à tout prix n’a pas que du bon. Les cartes de crédit et l’endettement ne sont pas des choses que l’on pourrait recommander. Il faut consommer selon ses moyens et faire usage du crédit de manière raisonnable. Il faut éviter le crédit qui enlève toute rationalité à l’acte d’achat. Il ne faut pas se tromper. Les hypermarchés et les franchises qui se sont installées en Algérie, ne répondent en rien à une demande ou un besoin exprimé par la société algérienne. Les ménages algériens recherchent des produits de qualité et issus de la production nationale, à proximité. Les Algériens recherchent des magasins de proximité avec des services modernes, proposant le self-service type des supérettes, mais pas dans l’optique de dépannage. Des petits supermarchés à proximités avec des produits frais, des produits de consommation courante, et des produits d’hygiène. A mon avis, c’est ce qu’il faudrait avoir dans un premier temps. C’est d’ailleurs l’objet de la thèse que j’ai développé en 1986. Mais depuis on a laissé faire. Et en ouvrant le commerce extérieur à l’importation de n’importe quel produit, on est arrivé à ce type de magasins qui ne répondent pas aux besoins du consommateur moyen, mais à une certaine catégorie couches de la population, très aisées, qui entrent dans les supérettes et qui sortent avec des caddys pleins de produits importés et qui coûtent très cher. Ce n’est pas comme cela qu’on peut développer la production nationale. Or, si on veut développer une distribution moderne, il faut que celle-ci se base sur la production locale et non sur l’importation, pour la simple raison que le jour où on ne pourra plus importer, tous ces magasins risquent de mettre la clé sous le paillasson. Ces magasins ne répondent pas à une logique économique de distribution avec une logique d’approvisionnement, et en réponse à une demande exprimée. Ils répondent à du bling-bling. Ils sont en danger, surtout s’ils n’appartiennent pas à une chaine et à une base logistique. S.G.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *