Karim Tabbou : «  L’article 102 n’est pas la solution ! »

  L’absence prolongée du président de la république ainsi que les derniers évènements politiques alimentent les rumeurs et laissent croire en un malaise au sommet de l’Etat. Quelle lecture faites-vous à ce propos ?
  Tout d’abord posons-nous la question: qui incarne réellement le sommet de l’Etat ?  La présidence ? L’institution militaire ? Le chef de l’Etat ? Une des caractéristiques du système politique algérien est qu’il est composite, le processus de prise de décision obéit à une logique de négociation et de rapports de force. La désignation à la tête de l’Etat résulte d’un compromis entre plusieurs factions. Seuls les initiés aux arcanes du pouvoir connaissent les codes des compromis et la signification réelle de telle désignation où de telle autre nomination. Ces arrangements claniques se déroulent dans l’opacité la plus totale, ils n’obéissent à aucune discipline institutionnelle, c’est une sorte de mélange d’appareils, de clans et de groupes d’intérêts. Chacun de ses composants a ses propres racines: on en trouve de la solidarité d’intérêts financiers, de l’appartenance régionaliste, des liens familiaux et parfois les uns comme les autres sont unis par obéissance à la même force extérieure. En résumé, le sommet est le résultat d’un chevauchement de tous ces composants, c’est une sorte de tectonique des plaques qui propulse un de ses composants au sommet. L’Etat Algérien est un massif montagneux qui compte plusieurs sommets, leurs altitudes se mesurent par rapport au niveau de la mer, c’est-à-dire le niveau le plus bas; le citoyen. Personnellement, je pense que sans l’accord de toutes ces factions, le chef de l’Etat n’aurait jamais osé modifié la constitution en 2008 et n’aurait jamais brigué quatre mandats. Ceux, dans la classe politique, qui continuent de miser sur de prétendus malentendus au sommet et espèrent un dénouement par le haut se trompent d’analyse et se trompent donc de démarches. La crise de légitimité est là depuis l’indépendance, tous les chefs de l’Etat qu’a connus ce pays sont le résultat d’un putsch où d’un coup d’Etat. La crise actuelle n’est pas née de la maladie du président, elle est bien antérieure à son "élection". Lorsque les vrais décideurs de l’époque avaient interdit au chef de l’Etat Liamine ZEROUAL de recevoir les six candidats à l’élection présidentielle de 1999 et ce malgré le caractère sensible du contexte politique, on avait compris qu’un chef d’Etat sans l’aval des autres décideurs n’y peut rien, ses marges de manœuvre sont réduites et les vraies décisions se prennent ailleurs. C’est parce que toutes les factions du pouvoir se sont entendues pour introniser Bouteflika à la tête de l’Etat que l’ancien chef de l’Etat s’est vu refuser une telle entrevue ! C’était un virage décisif dans la vie politique du pays. Aujourd’hui comme hier, ce n’est pas la maladie du président qui pose problème aux décideurs, c’est plutôt sa succession et le mode de désignation du futur président de la République qui semble créer tout ce vacarme et ces répliques. Ce sont des répliques qui annonce le séisme de 2019 ; ce qui se passe ressemble aux luttes de la jungle, chaque faction tente de faire le tracé de son territoire, chaque chef de clan tente de protéger ses femelles et puis à la fin; à la jungle comme à la jungle ! Le vrai malaise réside dans cette attitude incompréhensible d’une classe politique réduite à courir derrières des strapontins et qui se contente du rôle de figurants. La crise politique a dévoilé toutes ses tares et la classe politique ne veut pas s’émanciper de ses propres ghettos, de ses archaïsmes et de ses calculs mesquins. L’alternative aujourd’hui n’est pas dans l’application de l’article 102 où dans une quelconque disposition constitutionnelle, elle est dans notre capacité à nous ancrer et à ancrer les idées du changement dans la société. Nous devons arrêter de miser sur les uns et les autres, nous devons miser sur nous-mêmes. Nous devons faire notre reconversion politique pour nous réengager de nouveau dans la construction d’un projet alternatif et dans la conquête de l’espace public, tout le reste n’est pour moi que des mots, les mêmes mots !
Une vive controverse, celle de l’activation de l’article 102, tente de retenir, ces dernières semaines, l’attention des algériens. Pensez-vous qu’écourter le mandat présidentiel puisse être la solution à la situation algérienne ?
Vous le dites bien, il s’agit d’une controverse. Le mandat de l’actuel chef de l’Etat est presque terminé, l’écourter serait prendre de vitesse les algériens et leur imposer des choix par le haut. Je ne sais pas, est ce que nous voulons travailler pour dégager des perspectives politiques prometteuses pour l’avenir du pays ou bien nous faisons semblant en nous contentant de la rédaction de communiqués pour amuser la galerie. La vraie crise réside dans ce fait têtu et qui dure depuis l’indépendance, que la classe politique devra abolir, qui fait que la désignation du chef de l’Etat est le produit d’un push où d’une quelconque embuscade électorale. Je pense qu’il nous manque un fil conducteur et un cap politique commun qui permettront d’engager une dynamique de synergie et d’actions. La classe politique manque d’initiatives, de fraîcheur et de confiance, elle tente avec des moyens de bord, de trouver de la place. Devant le rétrécissement drastique des espaces à l’expression plurielle et compte tenu des échecs et des lassitudes qui bloquent la société entière, la classe politique étouffe et n’arrive pas à garder le souffle dans une situation qui exige encore plus d’efforts et plus de sérénité. Ecourter le mandat n’est pas la solution ! La solution est en nous, nous devons travailler sans relâche, œuvrer avec pédagogie et convictions à l’effet de redonner espoir, redonner envie aux citoyens de se ré-impliquer dans l’exercice de la politique, s’investir dans les luttes citoyennes, former des cadres capables de porter un message politique, capables de déceler les enjeux et aptes à agir pour mettre en échec les manœuvres hasardeuses et les aventures politiciennes.
 Quelles alternatives proposez-vous ? Plaidez-vous pour un nivellement par le bas des institutions ?
L’alternative pour le pays exige que l’en mette fin aux mensonges et au bricolage, la gestion d’un pays de la dimension de l’Algérie exige de la compétence, du sérieux, de la fraîcheur mentale des évaluations sans complaisance de toutes les politiques antérieures et de toutes les raisons qui nous ont conduits à cette impasse généralisée. Il est bien évident que sans une volonté politique de rupture avec les pratiques de corruption, les fausses représentations politiques, les fausses élections, les fausses statistiques, les faux débats et les fausses réformes, le pays va se lasser et des générations entières seront condamnées à vivre dans le désarroi, le manque d’envie, la banalisation et la routine. Les indice de bonne santé politique d’un pays se mesure au dynamisme citoyen et au degré de son implication dans la gestion de ses propres affaires. Contrairement aux usages démagogiques du concept de la démocratie, la démocratie est une ambiance sociale, c’est une attitude combative, c’est une posture d’élégance citoyenne. La démocratie est le contraire de la lassitude, du ras-le-bol et du désespoir, c’est un renouvellement permanent des usages et des visages, c’est un regard vers l’avenir débarrassé des rancunes et des ressentiments, c’est une élévation au rang de la modernité et des valeurs de tolérance et de l’esprit de non-violence. C’est ce dont a besoin notre pays après tant de ratages, de perte de temps, de perte d’énergies et après tant d’échecs, le citoyen a besoin de sentir un nouveau souffle, une bouffée d’espoir et un cap nouveau. Au niveau de la classe politique, l’alternative est à construire ; changer complétement de logiciel politique et sortir des anciennes pratiques d’appareils et d’apparatchiks, ne pas réduire la vie du parti à la production des slogans et aux virées quinquennales vers le terrain. La politique est une dynamique continuelle, c’est une présence quotidienne auprès des forces sociales qui militent et qui se battent.
La classe politique étant ce qu’elle est, peut-elle se poser en alternative ?
Une vraie alternative se construit dans une dynamique d’action, elle ne s’accommode d’aucun exclusivisme, elle n’est alternative que par son caractère inclusif. Si la classe politique veut bien se placer dans cette position, elle doit commencer par dresser ses bilans, évaluer son parcours et son fonctionnement et doit mettre à jour son approche générale autant envers le pouvoir qu’envers le citoyen. Si elle veut bien se rendre utile à la démocratie, elle doit œuvrer à enraciner en son sein les pratiques démocratiques, elle doit donner la priorité de ses actions à la formation d’une élite politique porteuse de valeurs et de convictions et elle doit s’affranchir de ses peurs et de ses appétits. Le revers voire l’affront politique subi par les partis politiques aux dernières législatives devait constituer une halte sérieuse pour une autocritique et une évaluation objective. L’affront se situe dans cette incapacité des structures politiques à convaincre une opinion publique de plus en plus méfiante et démarquée. Contrairement aux affirmations de certains, l’opinion publique recèle un potentiel d’analyse politique extraordinaire, l’Algérien est conscient des enjeux et des risques qui l’entourent et qu'il encourt à son corps défendant. Aujourd'hui il hésite à s’impliquer, il n’a plus envie de répéter les échecs du passé, il ne veut plus qu’on se sert de lui comme un jouet de l’histoire. Lorsque vous entendez un des chefs de l’opposition déclarer qu’il détenait des preuves que son parti a gagné les dernières législatives et que le taux de participation n’avait pas dépassé les 10%, vous vous interrogez sur le sens même des mots et des concepts. Comment peut-on proclamer avoir gagner une élection avec un tel taux de participation ? La vocation d’un parti, notamment de l’opposition, est de renforcer ses ancrages au sein de la population.
 Concrètement que peut faire la classe politique de l’opposition dans la perspective des élections présidentielles de 2019 ?
Pour sortir le pays de sa morosité actuelle, nous avons besoin de gens qui portent un débat combatif, qui ne cèdent pas à la résignation. L’opinion publique n’a pas seulement besoin d’empathie et de solidarité sentimentale de l’opposition, elle a besoin d’actes politiques majeurs et d'un discours énergique qui puissent lui suggérer de nouvelles pistes, de nouvelles perspectives pour l’avenir. L’exemple de la rencontre de Mazafran qui a regroupé des partis, des universitaires et des personnalités nationales, et qui a suscité beaucoup d’espoirs chez les citoyens aurait pu constituer ce rendez-vous de la reconversion politique ; cet acte fondateur d’une opposition plurielle, unie autour d’une perspective commune. Bien-sûr qu'une telle démarche ne laissera pas indifférent le pouvoir qui va actionner toute sa machine manipulatoire, de propagande médiatique et de chantage. Une nouvelle initiative politique est nécessaire. Elle doit réunir toutes les forces du changement y compris les mouvements sociaux revendicatifs autour d’un contrat politique sur lequel des engagements fermes devront être pris. Ce contrat national doit fixer à l’avance les principes généraux, les valeurs, le mode de fonctionnement et les objectifs à atteindre sur lesquels les partis et les acteurs sociaux s’engageront à respecter en toute transparence et publiquement. L’opposition a besoin d’unir ses efforts pour reprendre sa place dans l’échiquier. La rencontre de Mazafran a été une expérience à positiver, un capital politique qu’il faudra mettre au service de l’avenir, les partis devront s’extirper de leurs coquilles et se débarrasser des petites rancunes personnelles et mettre de côté leurs ego. Personnellement, je pense que l’idée de réunir les partis politique autour d’un débat objectif et serein sur l’élection présidentielle de 2019 est plus que nécessaire. Quelle que soit la position à prendre, elle doit émaner d’une large consultation politique et populaire. Dans l’hypothèse d’une participation sous quelque forme que ce soit, à ce scrutin, il n’est pas impossible d’envisager une élection primaire au sein de l’opposition pour désigner un candidat consensuel, de l’opposition s'entend. Il est bien clair que devant la persistance des procédés manipulatoires des élections, le parti pris de l’administration en faveur du sérail, l’absence de garanties de transparence dans le déroulement de toute l’opération électorale, les chances de gagner une élection sont réduites. Mais ce que nous pouvons gagner d’une telle initiative est très important. Nous allons réapprendre à travailler ensemble et à mettre en synergie nos moyens et nos possibilités, nous allons casser les barrières psychologiques érigées par la violence et la manipulation, nous allons recréer le politique sur de nouvelles pratiques démocratiques. Choisir un candidat de l’opposition (en cas de décision de participation) à travers une procédure démocratique et autour d’un contrat politique commun serait une révolution mentale, une cure politique et une perspective porteuse.
La crise politique actuelle est étroitement associée à une crise économique. Croyez-vous que les solutions actuellement proposées sont susceptibles d’éviter la faillite ?
La crise économique résulte de la crise de gouvernance, lorsque vous dépensez des centaines de milliards de dollars et puis à la fin vous avez moins de 10% qui participe à une élection, la crise de confiance est là, elle est d’essence politique. Si l’impact d’une telle dépense a été positif et que les gens se sentent mieux, ils se seraient impliqués et auraient trouvé de l’intérêt à le faire. Le nombre de remaniements ministériels qu’a connu le pays en 15 ans atteste de cette absence de stabilité et de vision, tout le monde proclame défendre le programme de « Fakhamatouhou », mais concrètement c’est quoi le contenu de ce programme, je ne le sais pas. Sur quel horizon est construit ce programme, les délais de mise à exécution, ses priorités… tout se passe dans le flou et le pays navigue à vue. Il n’est pas trop tard pour redresser la situation politique du pays pour peu que le pouvoir atteste de sa bonne volonté de rechercher des solutions. Le b.a.-ba politique serait qu’il (le pouvoir) accepte d’ouvrir le débat national sur les questions de l’heure; qu’elles soient politiques ou économiques.  L'essentiel étant de dégager les consensus nécessaires qui évitera au pays de tomber dans l’ornière. Sans ce minimum, tout est manœuvres politiciennes.

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