ENTRETIEN. Abderrahmane Benkhalfa : « La transition doit être gérée par une figure consensuelle »

Comment vivez-vous le mouvement populaire ?
Le mouvement populaire est une expression collective vis-à-vis d’une situation, dans laquelle le mode de gouvernance du pays est considéré comme dépassé, d’une part. D’autre part, l’alternance dans les fonctions d’autorité n’est pas suffisamment encadrée, pour ne pas dire n’est pas suffisamment respectée. C’est un mouvement d’ensemble vis-à-vis duquel, il faut être à l’écoute. Dans la vie des nations, c’est le premier mouvement populaire de cette envergure qui se passe dans un cadre organisé, structuré, de façon civilisée et sans dérapages. Le mouvement populaire est une opportunité pour notre pays, dans la mesure où il a permis d’avoir une appréciation positive de l’Algérie dans le reste du monde. Comme toute expression populaire, ce n’est pas une fin en soi. Il faut rapidement prendre en compte ce qui s’exprime ; opter pour des solutions convergentes et passer rapidement à la phase qui vient après l’expression.
Vous avez exprimé sur les réseaux sociaux une certaine position par rapport à la façon dont devrait se dérouler la prochaine phase. Pourriez-vous nous l’expliquer ?
Je me suis effectivement exprimé en tant que citoyen. Je pense que les solutions de transitions, telles qu’elles ont été menées dans d’autres pays que ce soit dans le monde arabe ou en Afrique, ont été très longues, très coûteuses et parfois même avec une remise en cause des institutions et qui ont fait perdre à beaucoup de pays, du temps et de l’argent. Mais elles ont surtout induit une dégradation des institutions en place. Je me suis donc exprimé, sur l’idée qui consiste à dire qu’on devrait rapidement reprendre le chemin de la Constitution. Le seul chemin de la Constitution est celui qui prévoit le cas de l’empêchement pour impossibilité physique, ou conjoncturelle pour le président de la République d’exercer ses fonctions. Il existe donc un cadre juridique qui permet au chef de l’État de se retirer et d’organiser, sous l’égide du président du Sénat, des élections dans les 90 jours. Cette solution doit être accompagnée de deux mesures. La première est que compte tenu du fait que l’actuel président du Sénat a exercé pendant longtemps, il est facile de faire élire un nouveau président du Sénat et qui serait une figure consensuelle, parmi les membres du Sénat, ou via la nomination d’un nouveau sénateur dans le tiers présidentiel. Il est bon que le président du Sénat qui héritera de la fonction de chef de l’État intérimaire soit parmi les figures les plus consensuelles. Deuxièmement, il faut que s’engage très rapidement la constitution d’une instance totalement indépendante, et dans laquelle seront représentés les partis, et qui sera chargée du contrôle des élections. En plus du contrôle citoyen, la Justice jouera également un rôle dans le contrôle effectif et réel des élections. Après les 90 jours, on pourra faire émerger, parmi les centaines de personnes qui peuvent remplir les conditions, un nouveau président de la République. Un Président élu avec légitimité forte peut relancer le processus. Je plaide pour cette solution, parce qu’elle peut nous faire gagner du temps. Cela ne remet pas en cause l’ensemble des institutions. Enfin, l’Algérie peut tirer d’importants dividendes en termes d’image à l’international, grâce à l’élection d’un Président légitime et dans le respect de la Constitution. Le mouvement populaire qui s’est exprimé avec rectitude et sens des responsabilités a fortement amélioré l’image de l’Algérie. Il ne faudrait pas que l’on perde cette image. Plus vite on passe à la phase post expression, mieux ça vaut. Mais il ne faut y passer par des artifices transitoires, il faudrait emprunter le chemin de la Constitution.
Justement quelle serait le coût d’une transition trop longue ?
  En règle générale, dans les transitions, il y’a trois séries de coûts : il y’a le coût de la casse, les coûts visibles et les coûts invisibles. Fort heureusement, nous n’avons pas eu de coûts liés à la casse. Et je voudrais dans ce sens rendre hommage aux millions de personnes qui sont sorties et notamment les jeunes et qui ont veillé à ce qu’il n’y ait pas de dérapages. Il n’y a donc pas d’explosion sociale. Le deuxième type de coûts qui peut affecter le pays, si jamais la transition s’allonge, ce sont les coûts liés aux grèves. Ce sont donc des coûts liés au manque à gagner en raison de la diminution de productivité. Cela génère une situation où la consommation se maintient, tandis que la production baisse. Il y’a enfin les coûts invisibles. Plus la transition se prolonge, plus les acteurs internationaux perdent la confiance en le marché. La visibilité à moyen terme dans le pays diminue. La vision s’obscurcit. Et de semaine en semaine, les actes économiques importants s’arrêtent. Il faut surtout s’attendre à ce que certains se préparent, en prévision du blocage de la machine économique, à préserver ce qu’ils ont déjà. Certains le feront de manière légale, en se retirant ou en fermant des unités. Il faut aussi s’attendre à des comportements délictueux et chercheront à préserver cela en contournant la légalité. Tout cela induira une diminution de la production, ce qui aura un impact sur les rentrées fiscales, tandis que les dépenses vont continuer. Cela affectera bien entendu les finances publiques, sur le financement de l’économie, et bien sûr un effet sur le dinar. Moins il y a de confiance, moins il y a de visibilité, plus la valeur du dinar diminuera. Il y’a eu des pays où la transition a duré 6 ou 8 mois. La valeur de leur monnaie a perdu plus de 50 %. Les transitions sont des tunnels. On s’y sent certes bien parce qu’on peu s’exprimer librement, mais il faut faire attention au coût de celle-ci. Pour l’heure le marché des hydrocarbures est stable, ce qui permet de maintenir un certain niveau de ressources en dinars et en devises. Mais nous devons être vigilants. Il y’a eu le cas de pays où non seulement il y’a eu des fermetures d’usines, mais aussi des sorties nettes de capitaux.
Après la transition il va falloir poser les jalons de la refondation. Quel modèle voyez-vous pour l’économie de demain ? Il faudra certainement prendre des mesures impopulaires. Comment faire accepter ces mesures aux populations ?
Nous serons dans une légitimité plus forte. La légitimité est en soi un élément important d’acceptation des solutions. Il faut rappeler que tous les dossiers de réformes et d’ajustement de l’économie ont été mis de côté. Nous avons un rythme de transformation de l’économie qui est très lent. La preuve est que nous vivons avec la commande publique et les dépenses budgétaires qui sont au-dessus de nos moyens. Il faut que les comportements changent. Les réformes sont prêtes, et il y’a un nouveau modèle de croissance économique qui a été préparé et structuré entre 2015 et 2016. Mais il a, depuis, été mis entre parenthèses. Ce modèle prévoyait la réduction de moitié des dépenses budgétaires, la diminution des subventions, la régulation des marchés, la promotion des investissements nationaux et étrangers, l’ouverture du pays, et un nouveau régime de changes qui fera en sorte qu’il sera plus facile d’importer des capitaux, plutôt que d’en exporter. Il y a une quinzaine de dossiers qui sont ficelés sur le plan conceptuel. Ils ne nécessitent pas des lois, ils nécessitent de l’ingénierie par la mise en place d’équipes de compétences. Il s’agit aussi de la rénovation de l’administration économique et de la mise en place d’agences régionales de l’investissement. Tous ces changements viendront de façon graduelle. L’investissement privé s’installera et ne s’agira plus de faire vivre trois entreprises grâce à un marché public, mais ce seront toutes les entreprises qui travaillerons en même temps. Il ne s’agira plus de vivre sur les hydrocarbures et le budget, mais sur l’économie, grâce à plus d’ouverture, moins de procédures, une administration plus propre, une gouvernance différente et des décisions économiques qui se prennent à un niveau moins élevé. Il peut certes y avoir l’impression de sortir d’un certain confort social, mais qui sera contrebalancé par une expansion économique. Il y aura certes de l’incompréhension parfois, mais les choses seront remises dans la norme. Chacun reprendra sa place, que ce soit les syndicats, les employeurs ou le gouvernement. Jusqu’à présent nous avons eu l’impression que tout le monde fait plus de politique que d’économie. Cette alternance que la population a appelée pour le plus haut niveau de l’État, doit se refléter à tous les niveaux, y compris pour ce qui est de la représentation des travailleurs, des milieux d’affaires...etc.
Les réserves de changes ont baissé à moins de 90 milliards de dollars. Aussi le recours à la planche à billets à induit une explosion de l’endettement public. De quelle marge de manœuvre disposera le gouvernement qui sera légitime, en reprenant les affaires du pays en main, dans une situation qu’on peut qualifier de catastrophique ?
Je ne dirais pas que la situation est catastrophique, mais plutôt difficile à gérer. Il faut garder à l’esprit que nos réserves de changes sont alimentées. Tant que nous vendons du pétrole, il y’a des revenus en devises. Il est vrai que la facture à l’import tourne autour de 50 milliards de dollars et nous souffrons d’un déficit de 10 milliards de dollars. Mais d’un autre côté, les réserves de change couvrent encore deux années d’importations nettes. Ce qui veut dire que d’ici 2021 ou 2022, on risque de connaître quelques difficultés. Et c’est pour cela qu’il faut embrayer dès maintenant la machine économique. Il faut aller vers les nouveaux modèles de financement de l’économie, via l’inclusion fiscale et bancaire, changer la gouvernance des banques pour qu’elles entrent dans une dynamique commerciale pour aller chercher les ressources financières, mettre en place les instruments de financement islamique, doper la bourse grâce à l’introduction d’un panel d’une cinquantaine de grandes entreprises, réviser la règle des 51/49 pour les PME afin d’attirer des IDE. C’est une boîte à outil pour entrer dans un nouveau modèle économique. Il sera certainement question de réduire la dépense budgétaire et revoir le financement de l’économie pour renoncer au financement non conventionnel, porteur de germes d’un financement inflationniste. Je ne pense pas que les Algériens travaillent moins que les autres. Quand ils ont la clarté, qu’ils pensent que les charges de financement de l’économie sont équitablement réparties, qu’il y a un retour à la valeur et que ce ne sont pas les opportunistes qui gagnent mais ceux qui travaillent et qui apportent de l’innovation, les Algériens se comportent de façon exemplaire. Nous avons perdu 10 ans, mais nous avons un an pour changer les choses. Quand la visibilité est renforcée, vous avez 50 % de chances de succès.

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